On croirait volontiers que les chiens ont de tout temps pu être attelés à des traîneaux. Mais les seuls documents retrouvés ne datent que du Xe siècle au Groenland.

En Sibérie, nos informations proviennent de récits de voyage du xixe siècle. Pourtant, le traîneau à chiens est un mode de transport efficace, permanent, et que rien n'a supplanté dans les zones polaires.

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Véhicules et attelages

Les traîneaux

Les traîneaux à chiens de toute la zone polaire relèvent, dans l'ensemble, de deux l'un esquimau, que l'on rencontre jusqu'en Amérique, l'autre types différents asiatique.

Le traîneau esquimau, très bas, est constitué par deux patins longitudinaux étroits, relevés légèrement à l'avant et réunis par des petites traverses qui constituent le plateau de charge, Son centre de gravité est très bas, très près du point de force pour le halage.

Pour faciliter son glissement, il est ferré, souvent avec des os de baleine polis. Celui du Groenland est plus court que celui du Canada. En dehors du traîneau pour grands déplacements, il en existe de toutes dimensions, suivant les besoins. Le modèle le plus ancien est une mâchoire de baleine, dont les montants des maxillaires sont réunis par une traverse. Les Indiens ont fait du traîneau esquimau ce qu'ils appellent le toboggan » : trois minces planches de bouleau juxtaposées, unies, et relevées à l'avant en demi-cercle. Nanti de ridelles par les Blancs, il est devenu la « carriole ».

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Les traîneaux asiatiques, plus disparates, s'adaptent moins bien à la traction canine. Le seul traîneau des Ghiliak de l'île Sakhaline est un très long plateau relevé aux extrémités, porté par des ais verticaux de 0,20 m, fichés en deux rangées dans deux patins qui rejoignent le plateau à l'avant comme à l'arrière. Quoique plus haut, le traîneau des Koriak et desTchouktchi est mieux construit, possède une main courante, est muni vers l'avant d'un haut arceau (comme sur les troïkas) auquel s'appuie le conducteur ; unique de son espèce, il possède un frein très maniable.

En Sibérie, les Blancs, depuis longtemps, l'ont adopté. Tous les autres traîneaux conviennent peu à la traction canine : celui des Ostiak est la copie du haut modèle lapon, les Iakoutes attellent leurs chiens à une réduction de leur traîneau à cheval, les loukaghir ont curieusement attelé leurs chiens au traîneau à rennes des Tchouktchi, pesant et défectueux. Un curieux modèle est celui des Kamchadal : un croissant de lune posé sur un traîneau très haut; bien qu'élégant, il n'est pas rationnel.

Le harnais

Un harnais ne peut, tel un traîneau, caractériser un peuple ou une civilisation;ce sont à la fois harnais et attelage dans leurs détails (attaches, nœuds) qui révèlent Groenland leur origine esquimaude ou sibérienne. Les mieux adaptés des harnais sont ceux des peuples ayant le plus à utiliser le chien.

Les modèles esquimaux sont tous très voisins. Le plus achevé est celui du Groenland : deux anneaux de cuir fixes, un pour chaque épaule, et réunis par quatre petites brides, une au poitrail, une en arrière des coudes, une en avant du garrot et une en arrière de celui-ci, cette dernière étant fixée à une portion du trait avant sa « poignée de traînage ». Au Canada, le harnais est scapulaire, mais les deux anneaux sont faits en nœuds coulants et se rejoignent en arrière pour constituer le trait; il est muni lui aussi d'une poignée de traînage » ; une seule bride unit les deux anneaux au niveau du garrot.

En cas de gros efforts, ce procédé gêne passablement la traîne, les animaux ayant les épaules serrées. Autre modèle rationnel, celui qui est commun aux Koriak, Tchouktchi et Ioukaghir : une lanière de cuir passe sur le poitrail, ses extrémités se terminent au niveau des dernières côtes en se prolongeant par deux brides qui se joignent au niveau des reins pour former alors le trait.

Partout ailleurs, en Sibérie, le harnais est un anneau de cuir uni au trait directement, ou par deux brides. Chez les Ostiak, l'anneau se place en position pelvienne, ce qui gêne l'animal, puisque le trait passe entre ses pattes postérieures; chez les Ghiliak, il est autour du cou, le trait sur le côté; chez les Kamchadal, système semblable, mais le trait s'unit à l'anneau par deux brides, ou bien l'anneau, plus grand, est passé en « bandoulière » (cou et une patte inclus), le trait filant alors sous le poitrail.

La manière dont on groupe les chiens pour constituer un attelage varie suivant la nature du terrain, le nombre d'animaux, la destination du traînage (transport ou chasse), les harnais et les traîneaux utilisés. Il y a deux modes d'atteler : celui dans lequel chaque animal se trouve relié séparément au traîneau; celui où un seul trait fait l'union entre le traîneau et les animaux, ces derniers étant attachés chacun au trait central.

Dans le premier mode (type individuel), celui des Esquimaux et des Ostiak, les animaux se trouvent librement répartis, et comme en liberté, pour la traîne. Avec des traits d'égale longueur, les animaux se trouvent de front, celui du centre légèrement en avant : c'est l'attelage en éventail en ligne de front D, bien connu des Esquimaux canadiens et de la côte ouest du Groenland. Avec des traits d'inégale longueur, l'attelage est dit en éventail allongé D, et les animaux peuvent se répartir à l'avant du traîneau, chacun traçant sa propre piste si le temps et le sol sont bons; un marcher en file et n'inscrire qu'une seule piste si le terrain est mou.

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En terrain uni et très dégagé, ou avec peu de chiens, on peut ajouter une légère modification : la différence entre deux traits voisins excédera une longueur de chien, l'éventail devenant alors très ample (attelage « en éventail très allongé »). Les expéditions polaires utilisent volontiers cet attelage, mais l'inégalité de longueur est une inégalité par paires, et lorsque les animaux se mettent en file on obtient une double file.

Dans le deuxième mode (type collectif), c'est sur le trait central que sont attachés tous les traits. En général, ils sont assez courts ; les animaux sont fixés soit alternativement de chaque côté, avec un animal de tête (comme chez les Ghiliak et les loukaghir), soit par paires, avec un seul chien de tête (comme chez les Kamchadal), ou avec deux chiens de tête (comme chez les Koriak et les Tchouktchi).

Quel que soit le harnais utilisé, le traîneau adopté ou l'attelage choisi, une personnalité domine le tout : celle du groupe canin, que l'on nomme en jargon des glaces le « team D. C'est en réalité un groupe du type patriarcal, dont un animal, le « leader est le chef incontesté. Ce leader sera toujours suivi, qu'il s'agisse de démarrer avec le traîneau, de poursuivre un ours ou d'engager une bataille avec un team voisin. Car pour ces chiens du Grand Nord, tirer, chasser et se battre constituent les activités premières, en y ajoutant le problème quelquefois ardu de l'alimentation.

Le team est donc une unité presque indissoluble. Au signal de départ, le matin, chaque team se trouve prêt, avec les mêmes chiens, et chacun à sa place. L'été, les animaux étant souvent laissés en liberté pour qu'ils se nourrissent eux-mêmes (Groenland, Canada), le team devient un groupe de chasseurs, qui perd certains de ses membres (vieux ou malades) et en gagne d'autres; au retour de l'hiver, il s'est reconstitué.

Un team n'est pas un groupe que l'on puisse faire au petit bonheur, en mettant ensemble n'importe quels animaux; il faut respecter les personnalités existantes et bien juger celles qui entrent. Chez l'indigène, c'est en général un groupe permanent dont le renouvellement se fait par naissance, rarement par acquisition.

Le jeune chien est dressé de la manière la plus simple : on l'attache derrière sa mère et, à coups de dents, de chutes répétées, il apprend petit à petit son métier de chien de traîneau. Le chien de traîneau est donc bien un chien de trait, et le seul. Tous les autres ne sont que des animaux dressés, sans plus. Et c'est ainsi qu'Esquimaux et Sibériens, malgré quantité de détails défectueux, obtiennent de leurs teams des rendements extraordinaires.

Les meilleures performances se relèvent bien entendu chez les usagers les plus soigneux. L'Esquimau du Groenland, qui utilise son attelage, tant pour la chasse que pour le transport, avec un team de 8 à 10 chiens et une charge de 250 à 300 kg, parcourt à vive allure en tous terrains de 50 à 60 km par jour. Chez les Esquimaux canadiens, où l'attelage est avant tout utilisé pour les transports, on parcourt chaque année plusieurs milliers de kilomètres avec des traîneaux très chargés (depuis 600 kg jusqu'à 1 t), allégrement halés par des teams de 12 à 15 chiens, au pas, pendant douze à quinze heures journalières. L'Indien et son toboggan, avec ses 4 à 10 chiens, ne tire pas plus de 200 à 400 kg en quatorze ou seize heures de marche; mais il est sur un terrain très dificile, et son chien métis n'a pas toutes les qualités de l'Esquimau.

En Alaska, l'Esquimau, relativement sédentaire, fait assez peu de transports; en revanche, c'est un sportif au traîneau. Il y a périodiquement une réunion, à Nome, qui attire une bonne partie de la population de ce secteur et quelques Esquimaux du Canada. Il s'y organise alors des compétitions de traînage, en général sur un parcours de 750 à 800 km en terrain difficile, qu'un attelage de 10 à 15 chiens doit couvrir au maximum entre soixante-dix et quatre-vingts heures au total. Comme il n'est pas tenu compte de l'état atmosphérique, cela implique une moyenne de 10 km à l'heure pendant trois jours complets.

En Sibérie, il n'y a guère que les loukaghir et les Tchouktchi qui utilisent leurstraîneaux pour le transport. Les loukaghir, médiocres éleveurs, aux teams mal ordonnés, parcourent à grand-peine 40 à 60 km par jour, avec un attelage de 6 à 8 chiens et une charge de 250 kg environ. Les Tchouktchi, avec leurs imposants attelages bien soignés, parcourent journellement d'énormes distances avec une charge dépassant 600 à 700 kg. Les attelages Tchouktchi et Koriak sont ceux qu'utilisent les Russes, et l'on considère comme réalisable le fait de parcourir en six heures 120 km avec un bon team de 20 animaux tirant 600 kg.